On me demande d’aller mieux dans un monde qui me nie
- Laetitia Rebord
- 13 janv.
- 5 min de lecture

En ce moment, ça ne va pas.
Et avant toute chose, je veux le dire clairement : ce n’est pas une défaillance individuelle, ce n’est pas un manque de résilience, ce n’est pas un défaut de gestion émotionnelle.
C’est politique.
J’ai arrêté d’écrire pendant un temps. Pas par manque d’envie, mais par épuisement émotionnel. Écrire, quand on est en lutte permanente, demande une énergie que je n’avais plus.
Puis une phrase est revenue me percuter de plein fouet :
« Si tu t’épuises, ils auront gagné. »
Alors je me suis reposée.
Et écrire, aujourd’hui, c’est une façon de prendre soin de moi. Parce que mettre des mots, c’est refuser le silence qu’on nous impose.
Je ne supporte plus qu’on me dise que le problème vient de moi
Comme si mon mal-être existait dans le vide.
Comme si je n’étais pas une personne comme tant d’autres minorités, exposées en permanence à des violences systémiques.
Comment voulez-vous que j’aille mieux dans un monde qui ne veut pas me voir exister ?
Ce monde est validiste. Il est violent. Il est organisé pour exclure, invisibiliser, contrôler, silencier, institutionnaliser.
Et ensuite, il ose nous demander d’être calmes, pédagogues, souriantEs, reconnaissantEs.
Être une femme handicapée : l’apprentissage forcé du people pleasing
Quand on est une femme handicapée, on apprend très tôt à faire plaisir.
À rassurer. À lisser. À ne pas déranger.
Parce que la dépendance crée une dette, que même les proches ne tardent jamais à vous rappeler.
Quand ton autonomie est entravée par un système qui te rend dépendante — des aides humaines, des institutions, des proches, des dispositifs administratifs — on t’apprend que tu dois être gentille. Reconnaissante. Arrangeante.
J’ai fait énormément de people pleasing*. Pas par faiblesse. Par survie.
Quand ta vie dépend des autres, tu apprends à minimiser tes besoins, à taire ta colère, à accepter l’inacceptable.
Tu apprends que dire non peut coûter cher. Très cher. Et c’est profondément genré.
Une femme handicapée en colère dérange encore plus qu’une femme valide furieuse.
Alors on nous apprend à être douces, même quand on est en train de se faire broyer.
Je n’en peux plus de me rendre acceptable pour un monde qui ne fait aucun effort pour l’être envers moi.
La violence institutionnelle n’est pas abstraite
L’année dernière, j’ai dû faire un signalement après avoir reçu des révélations de violences sexuelles dans un groupe d’expression que j’animais.
Dans les faits, c’est une personne en situation de handicap intellectuel, vivant en institution, qui a trouvé la force de parler.
Trouver la force, quand tout dans le système t’apprend à te taire.
J’ai fait ce qu’on nous demande de faire. J’ai signalé. J’ai attendu.
Je n’ai toujours pas de réponse du procureur de la République.
L’institution a à peine répondu. En minimisant. En expliquant que cette personne était aussi autrice d’agressions sexuelles — comme si cela annulait ce qu’elle avait subi. Comme si la violence pouvait être hiérarchisée pour mieux être enterrée.
Je vis avec cette impuissance quotidienne, face à un système institutionnel validiste qui protège avant tout… lui-même.
Je suis fatiguée d’essayer de « prendre soin » pendant que le système broie mes pairEs.
Tout devient précaire
Les financements dédiés aux formations en santé sexuelle et handicap ont presque tous disparu.
Mon public — des personnes déjà marginalisées — est de plus en plus précaire.
Mon sentiment d’impuissance grandit. Et il me fait mal. Vraiment.
Dans le même temps, je dois me battre pour maintenir mes propres aides humaines, indispensables pour vivre. Je galère à trouver des personnes fiables, parce que rien n’est fait pour pérenniser ces emplois essentiels.
On parle de survie, pas de confort. Ce système nous épuise à tous les niveaux.
Décembre, ou la goutte de trop
Une sortie culturelle. Un concert, dans une salle proche de chez moi : l’Illiade, à Illkirch-Graffenstaden.
Un moment qui aurait dû être simple, joyeux, banal.
À mon arrivée, on m’explique que je serai placée… dans une sortie de secours en retrait, sur le côté.
Parce que, je cite, « c’est là qu’on met les fauteuils roulants ».
Mauvaise visibilité. Inconfort. Humiliation.
La première rangée était vide. Mais ce n’était pas prévu pour les fauteuils roulants.
Quand je m’énerve — parce que oui, je m’énerve — on me demande de garder mon calme.
On me dit que ce n’est pas leur faute. Que ce sont les règles. Que c’est le protocole.
Quand je rappelle que j’ai payé ma place, on me répond que normalement, elle aurait dû être gratuite.
Donc le marché est clair : soit j’accepte la gratuité et l’exclusion, soit je me tais.
Je devrais être reconnaissante. Silencieuse. Docile.
Je refuse.
Je refuse qu’on parque les personnes en fauteuil roulant dans des sorties de secours.
Je refuse qu’on appelle cela un protocole quand il s’agit de discrimination.
Et je ne supporte plus cette police du ton qui voudrait que je m’excuse de ma colère, plutôt que de questionner une organisation validiste qui exclut, encore et toujours, les mêmes corps.
La mise en danger permanente
Je ne supporte plus non plus de voir à quel point personne ne prend soin.
Les virus circulent. La moindre infection peut me mener à la mort. Sortir est un risque quotidien.
Et pourtant, personne ne porte de masque.
Même parmi mes proches. Même quand je l’explique. Même quand j’insiste.
Je suis sommée de m’adapter. Encore.
Non, le problème n’est pas que je devrais « voir unE psy »
Parce que ce n’est pas ma psyché qui est dysfonctionnelle.
C’est la société.
Si vous ne voyez pas le problème, c’est que vous avez des privilèges.
Et à un moment, il faut les regarder en face. Même quand c’est inconfortable.
Je n’ai pas beaucoup de privilèges, mais j’en ai évidemment par rapport à d’autres.
Et je travaille dessus. Je parle. Je dénonce. Même quand ça ne me concerne pas directement.
Je ne vois pas assez de personnes faire cela pour les personnes handicapées. Et ça m’attriste profondément.
Si je suis en colère, ce n’est pas un trait de caractère.
C’est une réaction logique à un monde violent.
Et si vous me trouvez « énervée », peut-être que vous devriez vous demander en quoi votre silence, votre inaction, votre inconfort à parler participent à cette colère.
Considérer réellement quelqu’unE, ce n’est pas lui demander d’être plus douce avec un système brutal.
C’est prendre sa part de lutte.
Écrire aujourd’hui, c’est refuser de disparaître. C’est refuser la normalisation de l’inacceptable. C’est dire : je suis là, et ce que je vis est politique.
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*Le people pleasing désigne un comportement consistant à faire passer en priorité les besoins, attentes ou émotions des autres, au détriment des siens, afin d’éviter le conflit, le rejet ou les sanctions.
Ce n’est pas un trait de personnalité, mais souvent une stratégie de survie, particulièrement fréquente chez les personnes en situation de dépendance, les femmes et les personnes issues de groupes minorisés, dans des contextes où dire non peut avoir des conséquences concrètes.



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