Le recrutement des auxiliaires de vie : entre survie, dignité et peur de l’institutionnalisation
- Laetitia Rebord
- 3 mai
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 mai

Recruter unE auxiliaire de vie est devenu un parcours du combattant. Si la tâche n’était déjà pas simple avant la crise sanitaire, quelque chose a fondamentalement basculé depuis le COVID. Cette période a agi comme un révélateur cruel : travailler dans l’aide à la personne, tel qu’il est souvent exercé aujourd’hui, n’est tout simplement pas attirant. C’est un métier peu reconnu, mal payé, et trop souvent synonyme de conditions d’exercice dégradantes.
La réalité du terrain, c’est celle de la plupart des auxiliaires de vie employéEs par des agences prestataires. Iels sont envoyés d’une personne à l’autre dans la journée, coincés dans des emplois du temps militaires, avec des rythmes et des fréquences de passage qui ne permettent pas d’exercer ce métier avec l’humanité qu’il requiert. Iels courent contre la montre pour effectuer des gestes de survie, des soins basiques et quelques tâches ménagères, le tout dans des créneaux horaires souvent très courts imposés par les prises en charge financières de la MDPH. Qui pourrait rêver d’un tel quotidien professionnel ?
Mon exception : un privilège de dépendance ?
De mon côté, ma situation est particulière. Ma très grande dépendance vitale, couplée à ma trachéotomie, m’a permis – si tant est que l’on puisse qualifier cela de privilège – d’obtenir une prise en charge 24 heures sur 24. M’accompagner au quotidien ne se résume pas à une liste de tâches médicales. Certes, il s’agit d’aider pour les gestes de la vie quotidienne, les soins et le ménage, mais c’est bien plus que cela. C’est un accompagnement global : personnel, professionnel. C’est accompagner une vie.
Les postes que je propose offrent, en théorie, des conditions de travail bien supérieures à la norme du secteur. Ici, pas d’aller-retour épuisants entre plusieurs bénéficiaires. L’environnement est stable, serein, et le lieu de travail est agréable. Il y a de grands moments de « présence responsable » : l’auxiliaire est là, vigilantE, au cas où j’aurais besoin de quelque chose, sans avoir nécessairement une activité physique constante à effectuer. C’est un rythme qui permet de souffler, de créer du lien, de vivre vraiment le métier d’accompagnantE.
Côté rémunération, je propose 13,31 euros net de l’heure. C’est un salaire relativement correct, correspondant au maximum de ce que je peux débloquer grâce au financement de la MDPH. Je suis consciente des limites : si je pouvais payer 20 euros de l’heure, j’aurais probablement une file d’attente de candidatEs motivéEs et heureux•ses de venir travailler. Malheureusement, le système ne me le permet pas. Je suis contrainte par les enveloppes financières allouées, qui ne suivent pas la réalité du marché ni la valeur du travail fourni.
Un métier d'intelligence, pas seulement d'exécution
Il est crucial de dissiper un malentendu tenace : m'accompagner ne demande pas de diplôme d'ingénieur, mais exige un éventail de compétences humaines et techniques bien précises que peu de candidatEs semblent encore vouloir développer. Au-delà de la capacité à apprendre quelques gestes techniques indispensables liés à ma trachéotomie et à ma mobilité, ce sont avant tout des qualités d'être qui font la différence. Je recherche essentiellement de l'écoute active, et une grande capacité d'adaptation face aux imprévus du quotidien. La vigilance est aussi une compétence vitale ; être présentE, c'est être attentif•ve sans être intrusif•ve ni envahissantE. Ces aptitudes ne sont pas insurmontables, la preuve en est que d'autres l'ont fait par le passé sans être particulièrement qualifiéEs sur le papier. Ce qui comptait alors, c'était l'envie d'apprendre et la volonté de construire une relation de confiance. Aujourd'hui, face à des candidatEs qui voient ce poste comme un choix par défaut ou une contrainte, ces qualités fondamentales semblent devenir introuvables, transformant chaque recrutement en une loterie où l'enjeu n'est rien de moins que ma sécurité et ma qualité de vie.
Une pénurie de candidatEs et des profils inadaptés
Et pourtant, depuis 2020, c’est une galère incroyable. La situation empire de mois en mois. Trouver des personnes fiables, ayant réellement envie d’exercer ce métier, semble devenu mission impossible.
Depuis que j’ai quitté le domicile familial vers l’âge de 20 ans, j’ai connu une multitude d’auxiliaires. Sur toutes ces années, je n’ai rencontré qu’une petite poignée de personnes – qui se comptent sur les doigts d’une main – avec qui le courant passait vraiment, qui étaient enthousiastes de venir travailler et dont la bienveillance se ressentait dans chaque geste, favorisant ainsi mon autonomie. Parmi elles, il y en avait une en particulier que je regrette amèrement aujourd’hui. Elle me correspondait parfaitement, mais je comprends tout à fait qu’elle ait décidé d’évoluer professionnellement pour devenir infirmière. Le poste que je propose, aussi humain soit-il, reste un cul-de-sac en termes d’évolution de carrière. Comment reprocher à quelqu’unE de vouloir avancer quand mon offre, par la force des choses, la confine dans une impasse ?
Pour mon dernier recrutement, le constat est amer : très peu de candidatures. Sur la quantité dérisoire de réponses reçues, je dois faire face à des profils qui n’ont « pas d’autre choix » que de travailler, et chez qui je sens déjà que la motivation s’effritera rapidement. J’ai reçu la candidature d’une dame de 63 ans, prête à accepter un poste de 40 heures par semaine, alors qu’elle habitait à 1h30 de transport en commun de chez moi. J’ai aussi eu affaire à une personne déjà employée ailleurs, souhaitant cumuler les emplois.
Pire encore, j’ai dû subir les reproches et la culpabilisation de certainEs candidatEs m’accusant de payer « trop peu » pour un tel poste, comme si j’étais responsable des grilles de la PCH ou des politiques publiques. Cette incompréhension est douloureuse : je suis le premier maillon d’une chaîne dysfonctionnelle, pas la décideuse.
Un système conçu pour l’institutionnalisation
La vérité, c’est que tout notre système est fait pour que nous n’ayons d’autre choix que l’institutionnalisation. Rien, dans les politiques publiques actuelles, n’est pensé pour développer les métiers de l’assistance personnelle et leur garantir une qualité réelle. On nous pousse vers les établissements, vers la perte de liberté, sous prétexte que le maintien à domicile avec des aidantEs est trop complexe ou trop cher à organiser correctement.
Je suis fatiguée. Fatiguée de devoir choisir les profils « les moins pires », sachant pertinemment que cela ne les transcendera pas et que leur motivation risque de s’effondrer après quelques semaines. La difficulté intrinsèque de ce métier, c’est de trouver sa place en tant que personne qui aide à l’autonomie, dans un contexte paradoxal où l’on se passerait volontiers de l’aide si l’on pouvait vraiment être indépendantE. C’est un équilibre subtil entre proximité et professionnalisme.
Cela fait environ 5-6 ans que je ne trouve plus personne qui soit à la fois compétentE et avec qui j’instaure une relation agréable. Je ne cherche pas forcément l’amitié, mais tout est plus facile, plus fluide, mutuellement, quand il y a ce « feeling », cet intérêt commun. J’avais cela avec cette auxiliaire exceptionnelle qui m’a accompagnée pendant 6 ans. La fin de cette collaboration a été difficile ; j’ai bien senti que j’avais mis trop de sentiments dans cette relation professionnelle, et cela a produit l’effet inverse de ce que j’espérais. Aujourd’hui, je suis sur la défensive : je n’ai plus du tout envie de m’attacher, de peur de souffrir à nouveau.
La charge mentale de la survie
Pourtant, au fond de moi, une petite voix me dit que tout redeviendra agréable et vivable le jour où je retrouverai cette relation, cette complicité à la limite de l’amitié. Quand j’aurai trouvé cette perle rare – si un jour je la trouve, car je n’ai plus beaucoup d’espoir –, il me sera moins difficile d’imaginer les moments sans mon mari.
Aujourd’hui, mon époux est mon seul pilier. N’ayant plus ma famille pour m’aider, tout repose sur lui. C’est une angoisse de tous les jours. Je sais qu’il est un être humain, qu’il peut être défaillant du jour au lendemain, tomber malade, ou simplement ne plus être là. J’ai une peur effroyable de la mort, non pas dans son sens métaphysique, mais dans sa réalité concrète : la peur que ma survie ne tienne qu’à un fil. La peur d’être institutionnalisée, ce qui revient pour moi à une mort sociale et personnelle, une condamnation.
Cette situation génère une charge mentale écrasante, dont peu de gens imaginent l’ampleur. Même mon mari, qui vit avec moi au quotidien, ne pourra probablement jamais pleinement la comprendre. Certes, il participe à une partie de la formation des nouvelles recrues, mais ce n’est pas lui qui se fait manipuler le corps plusieurs fois par jour. Ce n’est pas lui qui doit « remontrer ses fesses » à quelqu’unE d’autre, encore et encore, à chaque nouveau recrutement qui ne dure pas. C’est épuisant de devoir se mettre à nu, physiquement et psychologiquement, pour former des gens qui finiront par partir, nous laissant de nouveau seulEs face à l’incertitude.
Je partage ces mots aujourd’hui pour briser le silence sur cette réalité. Derrière chaque demande d’auxiliaire de vie, il y a une personne qui lutte pour sa dignité, son autonomie et sa survie, dans un système qui semble avoir oublié que l’humain est au cœur de l’accompagnement. Nous ne demandons pas la lune, juste des conditions décentes pour celleux qui nous aident, et la sécurité de savoir que nous ne finirons pas nos jours enferméEs.



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